Relations d’importance à bord du Floating Warren Pavilion

La pratique sociale sur l’eau établit des réseaux de collaboration entre communautés et éléments non humains

Par Zachary Gough
10 mars 2019

Photo: Floating Warren Pavilion.

Photo: Floating Warren Pavilion.

Alors que les programmes sociaux et les structures communautaires sont érodés par les tentacules du capitalisme qui ne cessent de prendre de l’expansion, les artistes cherchent à créer des projets qui rallument les liens défaillants de notre tissu social.

Ce sont les relations qui constituent la matière dynamique d’une pratique artistique sociale. Nous avons des relations avec des lieux, des villes et des villages, avec des États-nations, avec la nature et des environnements écologiques précis, et davantage. Les relations deviennent les hôtes d’expériences liées à la confiance, au respect, à l’amour, au soutien, à la justice, et à leurs opposés. Une bonne part de ce que nous sommes comme personnes se compose des relations que nous avons avec les autres, en tant que pères, sœurs, camarades de travail ou colons. L’artiste qui a une pratique sociale bâtit ses relations et les mobilise afin de créer des projets.

Un réseau social prend forme dans les contributions mêmes du public-participant-collaborateur, et le sens intime de l’œuvre se situe dans ces contributions et dans la structure participative créée par l’artiste. Le contexte de la participation réside dans la relation du participant à l’artiste. La nature et la magie de la pratique sociale reposent en partie sur le fait que l’artiste n’est qu’une part de la relation, et qu’il n’a donc pas le contrôle total de l’œuvre. Quand un artiste partage sa plateforme avec le public, il permet à une diversité de points de vue et de créativités de lui apporter de la profondeur et de la complexité. Certains projets comportent un vaste ensemble de liens communautaires ouverts, alors que d’autres s’appuient sur une ou deux relations profondes et durables. Dans tous les cas, il existe une certaine dose de confiance dans la relation entre le public-participant-collaborateur et l’artiste. De manière générale, plus la relation est profonde, et plus la confiance est grande entre les deux. Les relations très profondes qui se forment ou se développent au fil de la création d’une œuvre d’art peuvent parfois durer toute une vie.

De manière peut-être prévisible, une pratique artistique-sociale engagée en art contemporain voit le jour au moment même où prédominent les politiques d’austérité et le néo-libéralisme. Alors que les programmes sociaux et les structures communautaires sont érodés par les tentacules du capitalisme qui ne cessent de prendre de l’expansion, les artistes cherchent à créer des projets qui rallument les liens défaillants de notre tissu social. Cela pourrait expliquer pourquoi le mouvement artistique a connu un développement plus prononcé aux États-Unis où les programmes sociaux ont fait l’objet d’attaques extrêmes, en comparaison d’autres contextes occidentaux comme le Canada où il existe toujours des projets sociaux ; ils sont toutefois moins identifiables comme mouvement uni. En créant des œuvres qui dépendent de la participation des autres, les artistes mettent en lumière certaines relations et situent la valeur et le sens dans les toiles de relations qui composent les communautés. Cependant, les œuvres sociales ne concernent pas que les communautés ; elles en sont issues.

Quand un projet d’art social catalyse de nouveaux liens profonds ou qu’il se développe à partir de liens profonds préexistants, il est inscrit dans la structure sociale d’une communauté. Ainsi, quand des projets sont construits sur la base de relations profondes axées sur la confiance, ils ont le potentiel d’être hautement transformatifs. Nos idées, nos valeurs et nos opinions peuvent être changées et modifiées quand nous nous rencontrons de manière créative dans ces projets relationnels. En n’étant pas que des œuvres in situ, mais en étant aussi propres à des communautés précises, elles inscrivent leur signification dans les réalités sociales, historiques, économiques et politiques de leur contexte. Cette préfiguration n’est possible que dans des œuvres sociales où entrent en jeu notre contexte communautaire et nos relations de confiance.

 Au-delà du fait d’être un grand projet de collaboration, l’hôte d’un colloque et une exposition collective, le Floating Warren Pavilion était lui-même un réseau de relations : Josh Collins et moi-même comme premiers organisateurs, l’équipe principale de sept artistes, la classe d’étudiants en architecture, l’équipage de la compagnie du quai flottant, les équipes de production et de bénévoles, nos présentateurs invités, les délégués à l’événement Flottille et le public en général. Andrew Maize a travaillé avec une communauté d’étudiants à la Colonel Grey High School pour réaliser des cerfs-volants qui soulèvent métaphoriquement, dans le ciel, de grandes questions comme What keeps you grounded? [Qu’est-ce qui te retient au sol ?]. Ardath Whynacht a réuni Starfish et Gatehouse, des groupes de soutien par les pairs, pour créer un dialogue poétique mettant en relief le pouvoir de transformation des relations profondes. Gary Markle a collaboré avec l’équipe d’architecture pour réaliser une nacelle flottante qui était larguée du pavillon, ce dernier se transformant en théâtre d’ombre pour un spectacle de collaboration improvisé sur l’évasion et la proximité, sur des poèmes d’Ardath Whynacht. Les principaux organisateurs de l’événement Flottille et leurs relations avec les autres groupes artistiques et la mairie ont contribué de manière importante au projet et à son développement. Ce sont quelques-unes des relations en jeu dans le Floating Warren Pavilion.

Le pavillon et ses projets ont également offert diverses occasions de changer nos liens avec la nature, le port et l’eau plus précisément. Ils l’ont fait en partie en facilitant l’accès – faire passer les gens par-dessus les rochers et l’eau (parfois même, dans l’eau) –, mais aussi lors de différents moments consacrés à l’écoute dirigée et à la réflexion. Wes Johnston a ramené le fond océanique au public, sur le pavillon, par la plongée, la collecte et la présentation de détritus trouvés – à la fois vivants et non vivants, faits par l’homme et organiques – dans des réserves de manipulation à eau salée. Lindsay Dobbin nous a présenté un dispositif pour écouter l’eau directement et la considérer comme une entité vivante. Cette œuvre est particulièrement importante en ce qu’elle reflète nos relations et nous permet de comprendre l’eau non comme un objet ou une matière, mais comme une collaboratrice et une participante. La valeur d’un projet social à multiples niveaux comme le Floating Warren Pavilion réside dans le potentiel de transformation du réseau de relations créatives dont il se compose.

Zachary Gough est un artiste, un activiste et un étudiant/professeur travaillant de façon sensible en collaboration avec des artistes, des groupes communautaires et des organismes pour promouvoir des systèmes économiques alternatifs, en vue de déconstruire le paradigme capitaliste et ses manifestations. Il utilise souvent des médias participatifs et immatériels comme la radio et la performance pour aborder des préoccupations matérialistes telles que le travail, le pouvoir, la dette, l’éducation et la libération. Zach détient une maîtrise en beaux-arts, du programme art and social practice de l’Université Portland State en Oregon. Zach est présentement professeur à l’Université NSCAD.