Flottille : à pied d’œuvre

Par Tarin Dehod
10 mars 2019

Jordan Bennett & Lori Blondeau. “Samqwan/Nipiy,” 2017. Performance. Photo: Derek Sandbeck.

Jordan Bennett & Lori Blondeau. “Samqwan/Nipiy,” 2017. Performance. Photo: Derek Sandbeck.

Quand je travaille avec un artiste hors les murs d’une galerie, je me demande ce qu’est l’art, en dehors du cube blanc. Étant insulaire, j’ai pu constater l’importance de Flottille pour Charlottetown : performances, discussions et fêtes ont déferlé sur la ville, aux derniers jours de la saison touristique. Une grande partie du succès de Flottille est due à l’orientation précise de sa programmation qui a laissé place à des espaces de réflexion sur le fonctionnement interne de la culture artistique autogérée et à des activités incontournables, ouvertes au grand public. Les performances et installations intégrées à des espaces civiques (The Floating Warren, Different Ways et mon projet de commissariat pour le compte d’AKA : Samqwan/Nipiy) ont semblé à la fois familières et étranges. Sorties du contexte ordinaire d’une galerie et placées autour de Peaks Quay — une partie de la ville étalant 150 ans de colonialisme et réservée à l’accostage des bateaux de touristes et aux balades nocturnes — des pratiques artistiques régionales ont été soumises au pouvoir de l’art dans l’espace public. En cette fin de semaine d’automne, sur les terres Mi’kmaq non cédées qui m’ont vue naître, Flottille a permis aux artistes d’être vus et entendus un peu partout au centre-ville de Charlottetown. Une pensée qui me hante souvent dans mon travail de commissaire m’est alors venue à l’esprit : faut-il que le spectateur sache que c’est de l’art ?

Cette question va sans doute rappeler à mes collègues plus éduqués une multitude de théories contemporaines sur l’art dans l’espace public (quoique pas si démocratique), l’engagement social et le choix des mots pour décrire le regardeur/public/spectateur, sans parler d’une question soulevée depuis la nuit des temps : qu’est-ce que l’art au juste ? Je reconnais que l’art que nous appelons « engagé » peut renforcer l’idée de l’artiste-sauveur : une personne qui débarque pour imposer une nouvelle vision à des communautés locales ayant leur propre vécu. Pour pallier cela, je sors de l’institution pour me placer dans des espaces où mon travail de commissaire n’est pas influencé par le contexte ou l’autorité d’une galerie. Cette démarche n’est pas nouvelle ou meilleure, mais elle peut convenir à des lieux dans lesquels il est nécessaire de se demander si le bon voisinage est réel. L’hospitalité et le bon voisinage sont dans l’ADN des provinces de l’Atlantique. Il allait donc de soi que Flottille expérimente la forme du rassemblement en situant une réunion nationale dans des espaces non conventionnels et les rues de la ville.

Si j’avais à définir Flottille de façon simple, je dirais qu’il s’agissait d’une conférence de centres d’artistes autogérés sous forme de party de cuisine. Pour ma famille, cette définition était celle qui convenait le mieux alors qu’elle recevait soixante homards vivants pour la nuit dans son cabanon. Dès les premières étapes de l’élaboration de la programmation, en concertation avec l’équipe de commissariat, il m’a semblé évident que sortir de l’espace tangible du centre d’artiste était tout naturel sur l’île — il suffit de penser à la vitalité du travail de this town is small — et que Flottille devait être adaptable et souple. Quand j’ai demandé à Lori Blondeau (Crie/Saulteau/Métis ; Traité 4, Saskatchewan) et à Jordan Bennett (Mi’kmaq ; Ktaqamkuk, Terre-Neuve) s’ils désiraient s’associer pour créer une performance à partir des relations culturelles et géographiques qu’ils entretiennent avec l’eau et la terre, ils ont répondu Samqwan/Nipiy, combinant ainsi les mots eau en Mi’kmaq et en cri pour amorcer ce qui allait devenir un festin performatif au Parc du quai de la Confédération. Un dimanche matin au port de Charlottetown, Blondeau et Bennett ont monté et descendu les rochers escarpés en transportant des seaux d’eau, pour ensuite préparer un festin de homard fumant décortiqué et disposé sur un large panneau de bois. Sans qu’il soit nécessaire de parler, les festivaliers de partout au Canada, les touristes et les gens du coin ont commencé à faire ripaille. Tandis que je les observais, je me suis demandé si l’expérience de mes collègues artistes et celle des habitants tombés là par hasard était différente. Comme initiés, nous comprenons la performance. L’eau et le homard deviennent empreints d’un symbolisme sacré et le poids de l’héritage colonial sur des terres non cédées est ressenti. Toutefois, en écartant cette façon de voir, on constate que nous partageons simplement un repas et un espace. Est-ce assez ? Les artistes devraient-ils parler ? Dois-je remercier les donateurs ? Lori et Jordan ont choisi de ne pas parler, de ne pas expliquer ce que plusieurs ressentaient.

En mai 2018, dans le cadre du projet communautaire Locals Only, AKA a établi une plantation de misaskwatomina. Les responsables des parcs locaux ont embarqué et la ville de Saskatoon nous a offert un soutien financier. Une centaine de personnes ont planté des arbustes. L’idée de cette action est venue de Kevin Wesaquate (Première Nation de Piapot ; Traité 4, Saskatchewan), un artiste et poète ayant aussi pris part à Flottille, avec l’Indigenous Peoples Artist Collective. Wesaquate souhaitait que les enfants puissent aller au bord de la rivière cueillir des misakwatomina et que ce petit geste devienne un premier pas vers la réconciliation. Il n’a alors pas semblé important de définir ce geste comme étant une œuvre d’art, puisqu’il découlait de façon naturelle de la pratique artistique et de l’engagement communautaire de Wesaquate. J’ai eu la chance de travailler dans toutes sortes de galeries, mais depuis mon arrivée chez AKA, je constate l’importance de favoriser des rencontres, et que les espaces immatériels peuvent stimuler des échanges entre les communautés et les artistes.

Dans le réseau des centres d’artistes autogérés, on recherche constamment la nouveauté. Comme travailleurs de ce réseau, nous connaissons notre histoire. Nous sommes conscients de notre héritage radical, mais sommes pris dans un système professionnalisé et institutionnalisé où la différence entre un centre d’artistes autogéré et une galerie d’art publique n’est pas nette. Les coopératives sans structure, instables et auto-définies des années 70 sont devenues des centres établis. Cela dit, l’institutionnalisation du système autogéré ne lui a pas totalement retiré son statut d’espace alternatif. Nous serions toutefois probablement réticents à employer le terme radical, puisque les galeries sont devenues un mélange de ce qu’elles étaient et du système dans lequel elles s’inscrivent. Cette réalité ne change rien à la recherche de pertinence, et parfois, être pertinent veut dire ne pas définir tout ce que l’on fait.

Je pense qu’il est du devoir des centres d’artistes autogérés de placer l’artiste au centre de leurs préoccupations, de nourrir le débat et de remettre en cause les institutions. Après mes études, j’ai eu la naïveté de croire qu’une galerie d’art ne servait qu’à présenter des œuvres et à organiser des vernissages ou des discussions avec des artistes. Après avoir travaillé avec quelques artistes sérieux, j’ai commencé à comprendre que l’on pouvait travailler avec le spectateur. Ainsi, j’ai cessé de créer des programmations pour et j’ai entrepris de créer des programmations avec. Le risque de travailler ensemble découle de la fragilité et du caractère imprévisible des relations et des attentes. L’inconnu comporte toujours une part de risques, mais au-delà des échecs et de l’apprentissage, l’incertitude peut mener à des projets dynamiques et flexibles qui déconstruisent la notion d’œuvre d’art et d’œuvre tout court.

C’est ce que je retiens de Flottille.

 

Tarin Dehod est née sur le territoire Mi’kmaq non cédé autrefois connu sous le nom d’Epekwitk. Commissaire et administratrice dans le domaine des arts, elle vit et travaille à Saskatoon, en Saskatchewan, territoire du Traité 6 et patrie des Métis. Depuis 2014, Tarin est directrice générale d’AKA, un centre d’artiste autogéré soutenant la recherche et la création.