Socialiser la conférence:

Favoriser les interactions étranges et inattendues

Par Michael McCormack

Floating Warren Pavilion. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Floating Warren Pavilion. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

 Atlantis a suivi toutes les étapes de la consultation, la planification et l’exposition en accordant à  chaque organisation participante le statut de spécialiste représentant ses propres communautés d’origine. Nous avons maintenu la flexibilité de notre structure, encourageant la distance, incitant les participants à rester expérimentaux, interactifs et critiques vis-à-vis d'une organisation administrative dangereusement confortable, contradictoire et lourde.

Le grand nombre de projets présentés par Flottille a permis de créer un environnement dans lequel un pourcentage élevé de délégués invités ont officié comme présentateurs ou se sont affiliés à des projets mettant en scène des organisations. Plutôt que de charger un petit nombre de présentateurs de parler de leur programmation, nous avons financé individuellement des centres et des artistes pour qu'ils présentent et testent leur programmation devant un public national.

Nous avons distribué à ces projets artistiques une partie importante des subventions reçues du Conseil des Arts du Canada dans le cadre de son programme Nouveau chapitre, maximisant ainsi l'aide aux frais de déplacement que nous pouvions offrir à nos délégués, qui souvent étaient aussi nos diffuseurs artistiques. Cette façon de procéder a brisé le troisième mur existant entre les présentateurs et les visiteurs, et Flottille a accueilli de multiples cercles concentriques de publics. En encourageant l'autonomie et en redistribuant notre financement à nos centres d'artistes autogérés, notre répartition interne des financements a reflété une éthique fondée sur l’autogestion par les artistes. Les délégués étant amenés à participer en tant que présentateurs, tous les participants à Flottille sont devenus des participants actifs plutôt que des témoins, contribuant ainsi à l'environnement collectif et bénéficiant de ce réseau de soutien.

Nos projets s’articulaient autour de quatre catégories : transmission, exploration, collision et immersion. Les événements axés sur la Transmission avaient pour thème central la promotion du partage des connaissances lors de conférences, d’ateliers et de discussions dans des espaces aussi bien traditionnels que non conventionnels. Les activités d'Exploration comprenaient des installations en cours, des baladodiffusions et des pop-ups pouvant être expérimentés à tout moment pendant les quatre journées de Flottille. Les activités de Collision visaient à offrir des possibilités de collaboration et de célébration des différences artistiques réunies dans diverses situations et dans différents contextes. Les projets d'Immersion ont présenté diverses expositions artistiques interactives, dont de l'art culinaire, des interventions de performance dans les espaces publics et diverses interactions atypiques dans des espaces éphémères.

De nombreux événements d’Immersion étaient des projets artistiques basés sur le goût qui ont proposé des expériences sensorielles de restauration. L’AGAVF et l’IPAC Kitchen Party étaient l’un des nombreux projets de Flottille basés sur l’Immersion qui utilisaient la nourriture comme élément central pour amener les gens à discuter ensemble plus en profondeur et se déroulaient dans des lieux non conventionnels. Dans le cadre de son projet Food for Thoughts, la Galerie Eyelevel a organisé trois repas dans des maisons et des parcs dans toute la ville de Charlottetown, qui consistaient en ateliers, discussions et performances de Sooyeong Lee, Russell Louder et The Magic Project (Kate MacDonald et Emma Paulson), dédiés à l'art, au militantisme, aux relations interraciales, à la cuisine collective et au lien entre nourriture et guérison. La Galerie Sans Nom a présenté On a Silver Platter (Sur un plateau d'argent) un projet dîner-exposition-discussion de l'artiste Mathieu Léger, conçu en réaction aux problèmes de bilinguisme et de tension linguistique au Nouveau-Brunswick. CARFAC Maritimes a présenté un événement Brown Bag Lunch au cours duquel les participants pouvaient commander un handpie de l’Î.-P.-É. et écouter le podcast de Brown Bag Old Time Radio de CARFAC à Victoria Park. La galerie AKA a présenté Samqwan / Nipiy des artistes Jordan Bennett et Lori Blondeau. C'était la première fois que Bennett et Blondeau travaillaient ensemble. Ils ont offert aux participants un festin de homards pêchés dans la région et, pour clôturer les activités du week-end, exprimé leur gratitude pour l’eau et la vie qu’elle contient.

Cette fête au bord de l’eau était l’une des deux performances créées par des Autochtones sur le même site dans le parc de la Confédération. Dans une performance intitulée Different Ways, Lisa Burke et Terrance Houle ont réagi directement à ce site, en ré-imaginant la première rencontre entre les Premières nations et les colons, du point de vue des femmes et des déléguées autochtones absentes des discussions autour de la Confédération. Comme elle se déroulait dans un endroit touristique, la performance a attiré par hasard une série de touristes et de clients des terrasses qui ont rejoint le public de Flottille. Les événements tenus dans des espaces publics ont permis à Flottille d’offrir une programmation intersectionnelle gratuite, inclusive et stimulante, qui a soulevé d’importantes questions sur l’histoire coloniale du Canada.

Sputnik Returned 2  a failli être remorqué par les autorités locales avant que Becka Viau puisse expliquer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art! Photo: CBC News, photo soumise par Daniel Larter.

Sputnik Returned 2 a failli être remorqué par les autorités locales avant que Becka Viau puisse expliquer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art! Photo: CBC News, photo soumise par Daniel Larter.

Misant sur l’effet de surprise, Flottille a encouragé les visiteurs à déambuler librement à la découverte de performances spontanées et d’installations inattendues. Avec sa planification en boucle, l’horaire était fait pour encourager les gens à revenir sur des lieux déjà visités, les redéfinissant ainsi tout au long du week-end. Les délégués ont pu ainsi consolider et mettre en commun leurs expériences vécues durant le week-end. Cela a également créé un espace dynamique où le brassage d’idées a donné naissance à des faisceaux de projets se faisant mutuellement référence. Third Space a présenté le Sputnik Returned 2 de Brandon Vickerd, qui montrait une voiture garée sur le côté de la rue, sur le toit de laquelle un satellite s’était écrasé. Cette installation était un autre rappel de l'absurdité des frontières et de la manière dont elles éclairent le rapport entre un espace public et un espace privé. Remettant en question le tissu social et l’espace public de Charlottetown, Sputnik Returned 2 a failli être remorqué par les autorités locales avant que Becka Viau puisse expliquer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art! Dans la rue de The Guild, Michael DiRisio et Teresa Carlesimo ont présenté une performance d’une blancheur inouïe qui questionnait la manière dont la galerie sert à abriter pouvoir et privilège.

La Society of Anonymous Drawers (dessinateurs anonymes) a également présenté une expérience de déconstruction de la stigmatisation entre artistes et public lors d’un atelier féérique de dessin pour tous âges au Farmers Market de Charlottetown.

Flottille a expérimenté sa programmation à travers toutes les formes de médias : des diffusions radiophoniques pirates/émissions de radio pirates sur le Floating Warren au projet The Anecdotalist in Residence de hannah_g, qui célébrait en temps réel les histoires se déroulant durant Flottille via les médias sociaux. Soutenus par des technologies de communication très diverses, ces projets ont permis d’accéder à Flottille à distance, offrant ainsi à un public encore plus large la possibilité d’expérimenter l’événement.

Le cadre de Flottille privilégiait la mobilité et la flexibilité. Dans le cadre conceptuel initial du projet, notre équipe a utilisé le mot « nomadisme » pour décrire les pratiques artistiques mobiles. Hank Bull a formulé des critiques pertinentes et opportunes sur ce terme, qui a accédé au rang de mot à la mode dans l’univers artistique :

 

« La flottille est en mouvement, nomade. Voilà une autre image qu’on trouve sur le site de la conférence. Point de contact entre l’océan et la terre. Dès que quiconque use de cette métaphore – celle du nomade – il faut à tout prix reconnaître l’appropriation derrière ce terme et se rappeler qu’il y a dans le monde de véritables nomades, et admettre aussi que le nomadisme est un mode de vie de plus en plus difficile à endosser, qu’il est même interdit, que nous sommes de plus en plus coincés là où nous sommes, épinglés, géolocalisés, observés. Jusqu’à un certain point, le nomadisme a toujours été forcé – par le climat ou le colonialisme. »

— Hank Bull, « Flottante Flot Tiltille » , Flottille, 2017.

Le terme « nomadisme » a été utilisé pour faire référence au style de vie romanesque de l'artiste international, circulant de résidence en résidence. Il a également été utilisé à l'échelle internationale pour faire référence à des pratiques artistiques reposant sur la spécificité du site, la translocalisation et l'enracinement. Le commentaire critique de Hank Bull nous a incités à réfléchir à la signification de ce mot à l’échelle locale, en dehors du contexte international. Bull nous a instantanément remis en mémoire les histoires locales de déplacement et de violence coloniale à Charlottetown.

Dans une vaste devanture de magasin vide situé au 141, rue Kent, la galerie Or et le Musée d’art du Centre de la Confédération ont présenté le film Actor Boy: Travels in Birdsong, de Charles Cambell, afin d’attirer l’attention sur ces histoires locales. Campbell incarne Actor Boy, un personnage au futur alternatif, un « être à six dimensions capable de plier et de traverser le temps », qui voyage des Caraïbes à Charlottetown au début des années 1800, se retrouvant dans The Bog, une communauté métisse composée d’insulaires africains et de gens pauvres de la classe ouvrière. L’oeuvre de Campbell rassemble d’importantes considérations sur la communauté issue du Bog à Charlottetown – sur base d’informations puisées dans le livre Black Islanders (1991) rédigé par l’historien et folkloriste Jim Hornby – en établissant un lien avec les populations d’oiseaux chanteurs en Amérique du Nord en déclin depuis les années 1970. Il en ressort un dialogue renouvelé autour de la communauté du Bog de Charlottetown, une culture dynamique et complexe qui a souvent été négligée par les enseignements eurocentriques de « l’histoire ». La performance de Campbell suit un fil narratif discret qui s’estompe sans jamais parvenir à une conclusion. Actor Boy ne fournit pas de récit historique précis, mais propose des réflexions qu’il laisse en suspens, créant un espace de réflexion.

Lors de nos réunions d’équipe à l’interne, nous avons discuté de stratégies pour  « socialiser la conférence » tout en créant des espaces pour les introvertis. Nous voulions que les ateliers et les tables rondes ressemblent à des événements sociaux, tout en restant attentifs au problème de l'épuisement social. La répartition de nos événements dans des espaces vacants, des salles de spectacles et des espaces extérieurs à travers la ville a permis de susciter des moments calmes de transition entre les événements sociaux. En réunissant des groupes de délégués de différentes tailles, nous avons favorisé des relations inattendues entre les délégués. L'un de ces espaces était une devanture de magasin que l'organisation Art City, basée à Winnipeg, a complètement transformée en un projet interactif intitulé FREE STORE. Équipé d’une caisse enregistreuse en carton et d’étagères dysfonctionnelles, le FREE STORE a recréé l’ambiance d’un dépanneur, en cherchant à montrer ce que serait le monde si nous repensions les services de vente au détail pour qu’ils soient équitables malgré les obstacles de la société.

Tout au long des quatre jours de Flottille,  Art City a activé l'espace en proposant des ateliers gratuits de création artistique et en fournissant du matériel et des fournitures pour créer des œuvres d'art qui seraient emballées et « vendues » en échange d'autres œuvres d'art à réaliser par les futurs visiteurs du site. Comme il était permis que les « produits » fabriqués dans le FREE STORE soient interactifs, ils ont rapidement augmenté leur valeur. Les gens ont apporté des objets à « vendre » et il y a même quelqu'un qui a fabriqué un faux laissez-passer pour Flotilla.

L'accessibilité de ce projet a suscité un enthousiasme extraordinaire de la part de articipants venus de tous les horizons. Sa nature spontanée a favorisé la création d’un environnement actif et inclusif, propice à la pensée critique, la créativité, la collaboration et la sensibilisation de la communauté, ouvrant ainsi la voie à tout un chacun pour faire l'expérience de Flottille, ne fût-ce que l’espace d’un instant.

 

 « Il serait difficile d'exagérer l'impact de cette expérience (Flottille) pour moi, tant au niveau personnel que professionnel. Avoir eu la chance de pouvoir présenter le travail que nous réalisons à Art City devant un public national d’artistes et d’organisations artistiques autogérées a représenté une opportunité stimulante, évolutive, enrichissante et valorisante. »

— Josh Ruth,  Art City, 2018.

Avant de mettre sur pied la rencontre Flottille, Charlottetown n’avait pas de centre d’artistes autogéré avec un financement opérationnel stable, ni d’espace dédié à la programmation continue. L’ajout d’une multiplicité de sites a permis de mettre en évidence les retombées positives immédiates que la culture gérée par les artistes peut avoir sur le bien-être de toute une communauté, en particulier quand elle a été trop longtemps négligée par les bailleurs de fonds publics. Les visiteurs, le public et les participants à Flottille se faufilaient littéralement dans les espaces publics pour faire l'expérience de chacun de ces sites et des œuvres qui y étaient hébergées. Les brèves rencontres survenues d’un site à l’autre sont restées un pilier de la stratégie de Flottille consistant à décentraliser ce qui serait sinon une expérience de « conférence » isolée, laissant la place à la spontanéité et permettant ainsi certains changements inattendus tout en nous renseignant davantage sur nos propres faiblesses organisationnelles.

Entendu au FREE STORE:

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«Ceci est déjà la meilleure partie de tout l’évènement.»

— Monica Lacey, this town is small, centre d’artistes autogéré de l’Î-P-E.

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«Est-ce que c’est correct si nous volons votre idée pour l’utiliser après votre départ?»


— Un jeune du coin.

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«C’est le truc le plus cool qui se passe sur cette île depuis longtemps»

— John, de Charlottetown

«Que faites-vous?»
«Des amis.»

«Bonjour, oui on arrive. On vient de passer 19 heures au FREE STORE.»

— Divya Mehra, au téléphone.