Le pilotage de Flottille :

Multilinguisme et espaces (plus) sécuritaires

Par Amanda Shore

L’équipe d’interprétation bilingue de Bernard Labelle. Photo: Will Baker.

L’équipe d’interprétation bilingue de Bernard Labelle. Photo: Will Baker.

Interprétation en langue des signes lors de la présentation de Todd Lester. Photo: Will Baker.

Interprétation en langue des signes lors de la présentation de Todd Lester. Photo: Will Baker.

Pendant quatre jours, du 21 au 24 septembre 2017, Flottille a présenté plus de 40 installations d'art contemporain, performances, discussions et présentations d'artistes et ateliers, à plus de 300 délégués et 2000 visiteurs et participants. Les événements ont eu lieu dans des espaces publics, des bâtiments abandonnés, des espaces résidentiels, des galeries et des devantures de magasins, au sol, sur l’eau et dans les airs. La mise sur pied d’une conférence décentralisée et tenue dans des lieux multiples nous a confrontés à plusieurs défis à relever afin de créer un réseau d’espaces accessibles et dotés de plusieurs points d’accès. Pour permettre à plusieurs projets de se dérouler simultanément, nous avons contre-programmé les événements plus intimes pour petits groupes à proximité des événements destinés à un large auditoire, permettant ainsi un flux de circulation piétonnière alors que les délégués choisissaient leur propre aventure. Des rampes d’accessibilité ont dû être construites sur mesure dans plusieurs espaces vitrines du centre-ville de Charlottetown et des garde-fous et des brides ont dû être commandés pour les quais flottants. Une traduction français/anglais a été prévue pour tous les documents écrits et des traducteurs ont été engagés pour assurer une traduction orale en direct ; des interprètes en langue des signes ont été envoyés de l'extérieur de la province pour répondre aux besoins des artistes sourds et malentendants. Les conditions météorologiques devaient être surveillées de près pour les événements en plein air; des politiques de sécurisation des espaces ont été créées par le biais de consultations; des zones pour tous les âges et sans alcool ont été établies et des laissez-passer subventionnés ont été mis à la disposition des participants ayant besoin d'une aide financière.

MOBILITÉ

L’un des défis majeurs du format « Choisissez votre propre aventure » voulu par Flottille consistait à trouver plusieurs lieux accessibles aux participants à mobilité réduite. Ce fut particulièrement difficile dans certains lieux plus petits ou moins finis tels que les devantures de magasins vides et les maisons louées. Flottille a attiré des participants venus d'aussi loin que Vancouver, l'Islande et Berlin, dont beaucoup n'étaient jamais venus à Charlottetown auparavant. À l’inverse d’un événement de type conférence centralisée, les événements de Flottille étaient dispersés dans de nombreux espaces plus petits du centre-ville, dont certains n'étaient pas clairement visibles pour une personne parcourant les rues latérales et les rives de la ville pour la première fois.

Il nous fallait absolument prendre en compte ces problèmes lors de la conception de nos cartes, de nos sites Web et des informations distribuées aux participants. Bien que tous les sites aient été rendus aussi accessibles que possible par le biais de rampes d’accès et de garde-corps, certains ont été plus difficiles d'accès en raison du caractère hétérogène des espaces avec lesquels nous travaillions. Le site Web et les documents imprimés de Flottille comportaient des indications identifiant clairement les espaces inaccessibles ou difficiles d’accès aux personnes utilisant un fauteuil roulant ou d’autres aides à la mobilité. Nous avons créé des événements RSVP plus intimes et pu déterminer les besoins des délégués ayant répondu à un sondage d'accès lors de leur inscription. Plutôt que de créer des événements pour un public imaginaire, nous avons programmé des événements en tenant compte des besoins spécifiques de nos délégués. L’équipe de base et le comité de programmation de Flottille ont expressément intégré les plus petits sites en les regroupant, de façon à obtenir une vue d’ensemble des points d’entrée offerts dans chaque « district ». Il y a une bonne raison qui explique pourquoi le centre d’artistes autogéré de Charlottetown est appelé « this town is small » (cette ville est petite). Pour le meilleur ou pour le pire, le sentiment d’appartenance à une petite ville fait partie de l’identité de Charlottetown. Flottille avait pour objectif de mettre en valeur l’échelle géographique et sociale de la ville.

Safety Squids. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Safety Squids. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

ESPACES SÉCURITAIRES

Safety Squids. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Safety Squids. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Compte tenu des ressources limitées en matière de santé sexuelle à l’Île-du-Prince-Édouard, l’équipe Atlantis a sollicité des collaborations dans plusieurs provinces pour créer la politique Espaces sécuritaires de Flottille. En s’appuyant sur le savoir collectif de plusieurs centres d’artistes autogérés dans différentes provinces, Flottille a facilité le partage de ressources dans la région de l’Atlantique. Après des discussions avec Consent Kitties de Halifax, Becka Viau a travaillé avec Candice Hagan et Sharlene Kelly pour créer un escadron de sécurité baptisé Safety Squids. Hagan et Kelly possédaient déjà une formation et une expérience en matière d'équité et de lutte contre l'oppression à l'Île-du-Prince-Édouard. Suivant le modèle de Consent Kitties, ils ont travaillé avec Flottille pour développer un système de soutien similaire sur nos sites. S’inspirant directement des Consent Kitties, les Safety Squids  avaient formé un groupe de volontaires qui se démarquaient en portant d’amusants costumes de calmars orange vif. À l’aide d’annonces et de documents imprimés, Flottille les a identifiés comme des personnes engagées dans la promotion du consentement et le soutien aux personnes susceptibles de se sentir en danger pour une raison quelconque. Le modèle  des Consent Kitties a rencontré un vif succès dans de nombreux autres festivals de l’Atlantique, notamment le festival Evolve, avec son groupe de volontaires sobres qui constituent le premier point de contact pour les visiteurs qui ne souhaitent pas aborder un agent de sécurité officiel ou un membre de la police.

La politique d’espace sécuritaire de Flottille a été traduite et incluse dans tous les sacs fourre-tout distribués aux délégués. Des copies supplémentaires ont été imprimées et affichées sur des tables d’information et dans des endroits visibles du plus grand nombre de lieux possibles.

BILINGUISME

Plusieurs de ses activités ayant lieu simultanément, Flottille devait mettre sur pied un système d’interprétation flexible, transportable d’un site à l’autre et capable de s’adapter à des vents et des conditions météorologiques imprévisibles à court terme. Bernard Labelle, l'un des deux seuls interprètes à proposer une traduction simultanée en anglais et en français sur l'Î.-P.-É., a mis en place un système mobile pouvant accommoder jusqu'à trente personnes. Certains endroits ont été pourvus d’une capsule de traduction. Flottille a demandé aux participants de faire preuve de générosité linguistique, puisque tous les événements ne proposaient pas une interprétation simultanée, mais les expositions immersives et les événements non verbaux étaient placés à proximité les uns des autres, de manière à ce que les participants puissent naviguer entre les événements en fonction de leurs besoins.

Au début de la planification, nous avons constaté que les espaces sociaux lors de conférences bilingues devenaient souvent des espaces anglophones. En réponse à cette observation, nous avons délibérément inscrit au programme de Flottille des rassemblements sociaux, mis sur pied par des participants francophones, entre autres une soirée de cuisine acadienne / métisse organisée par l’IPAC et l’AGAVF à la Galerie Struts, un dîner organisé par la Galerie Sans Nom avec des assiettes conçues par l'artiste Mathieu Leger et une série de séances de lecture en groupes animés par Verticale. 

LANGUE DES SIGNES

La planification de Flottille a eu lieu au moment de la mise en œuvre du nouveau modèle de financement du Conseil des Arts du Canada en 2017. Les difficultés de croissance entraînées par ce nouveau modèle de financement ont rendu difficile l'identification et l'accès aux nouveaux programmes de financement destinés aux artistes handicapés. Flottille a piloté ces changements en partenariat avec Tiphaine Girault, directrice de SPiLL.PROpagation, un organisme artistique sans but lucratif basé à Gatineau, au Québec, qui assure à la communauté sourde une présence culturelle au sein du vaste paysage artistique et culturel. Il y avait d'autres participants malentendants à Flottille, mais dans notre enquête sur l'accès au moment de l'inscription, Girault était la seule participante à avoir indiqué le besoin d'interprétation gestuelle. Au cours de longues conversations avec Girault, nous avons fait appel à des interprètes pour l’accompagner aux événements auxquels elle souhaitait assister et nous avons annoncé que ces événements publics avaient une interprétation en langue des signes américaine (LSA). En tant que présentatrice à Flottille, Girault a animé de vivantes discussions sur le phonocentrisme au sein de la communauté des arts visuels et présenté des programmes qui engagent des artistes sourds à leurs propres conditions.

 

« Le langage n’est pas une entité isolée, il vient avec la culture »
— Tiphaine Girault, « Deconstructing Phonocentrism: Sign Language Rights, Accessibility and the Arts », Flottille, verbalement interprété à partir d’LSA, 2017.

Afin d’offrir la langue des signes américaine (LSA) et la langue des signes québécoise (LSQ), Flottille a retenu les services d'interprètes de la Nouvelle-Écosse et du Québec. Au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve-et-Labrador, plusieurs associations provinciales fournissent des services d'interprétation gestuelle, mais l'Île-du-Prince-Édouard ne dispose pas d'un tel organisme offrant un service d’interprétation centralisé destiné aux artistes sourds et malentendants. En 2018, Marcia Carroll, directrice exécutive du Conseil des personnes handicapées de l'Île-du-Prince-Édouard, a déclaré que le conseil ne connaissait que deux interprètes en langue des signes sur l'île. Grâce au partage de ressources et à une collaboration avec des centres d’artistes autogérés et des praticiens de l’Atlantique et du Québec, nous avons mis au point le plan d’interprétation de façon à l’adapter aux besoins de Girault.

Au sujet des principes qui sous-tendent son projet Open Access, l’artiste Carmen Papalia explique que « Open Access prend appui sur les personnes qui sont présentes, sur leurs besoins et sur la manière dont elles peuvent se soutenir mutuellement et dans leurs communautés. C'est une négociation perpétuelle basée sur la confiance entre celles qui pratiquent le soutien comme un échange mutuel. » La politique d’accès de Flottille était loin d’être parfaite. Nous avons conçu notre grille de programmation en fonction des besoins des personnes présentes; il nous fallait être prêts à résoudre des problèmes, à faire des ajustements et aussi des erreurs. À mesure que de nouvelles pratiques en matière d'espaces (s) sécuritaires prennent forme dans notre région, nous soutenons l'évolution et le développement de politiques qui accordent la priorité aux soins dans la culture gérée par les artistes.


Tiphaine Girault présente “ Deconstructing Phonocentrism: Sign Language Rights, Accessibility and the Arts ” en LSA. Photo: Will Baker.

Tiphaine Girault présente “Deconstructing Phonocentrism: Sign Language Rights, Accessibility and the Arts” en LSA. Photo: Will Baker.

Ressources en arts et en accessibilité au Canada:

Tangled Art + Disability, “Accessibility Toolkit: A Guide to Making Art Spaces Accessible.”

Julie Châteauvert et Tiphaine Girault, “Repenser l’art grâce à la langue des signes,” Relations 797 (2018), 29-30.

Michele Decottignies, « Disability Arts and Equity in Canada », Canadian Theatre Review 165 (7 avril 2016).

Christine Kelly et Michael Orsini, Mobilizing Metaphor: Art, Culture, and Disability Activism in Canada, UBC Press, Vancouver, 2016).

Carmen Papalia, “An Accessibility Manifesto for the Arts,” Canadian Art, 2 janvier 2018.  

Stephanie vanKampen, “How Evolve fans took on the festival’s drug problem: volunteer harm reduction teams providing drug testing, counselling, sexual assault prevention,” CBC News, 27 juillet 2017.