La conception polymorphe d’Atlantis

Par Michael McCormack

Atlantis est un organisme en réseau qui couvre les régions atlantiques des territoires non cédés, non abandonnés des peuples béothuk, mi’kmaw et wolastoqiyik, de même que ceux des Inuits du Sud de NunatuKavut. En tant qu’artiste, commissaire et descendant de colons de cette région, je suis éternellement reconnaissant de la générosité, de la sagesse et de la persévérance des protecteurs de l’eau autochtones qui continuent à être, avec force, sur le front des crises environnementales et politiques en Atlantique. Avec l’inondation du réservoir de Muskrat Falls et les développements d’Alton Gas sur la rivière Shubénacadie, les colons ont beaucoup à (dés)apprendre en ce qui a trait à la protection de l’eau, à l’éthique environnementale et à la souveraineté territoriale.

L’eau se prête aisément aux métaphores de flexibilité et de turbulence. Quand Atlantis a songé à organiser une assemblée, l’idée de la flottille comme mode de rassemblement a été évoquée : ce réseau flottant de vaisseaux pourrait opérer de manière autonome, tout en demeurant reliés. Il était important que l’eau non seulement soit une référence métaphorique, mais aussi que les divers projets artistiques de Flottille critiquent le climat sociopolitique désastreux entourant la privatisation de l’eau et la pollution dans les provinces atlantiques.

Lindsay Dobbin a animé un projet d’écoute profonde autour du Floating Warren Pavilion. Invitant les visiteurs à écouter l’eau à l’aide d’un microphone sous-marin, Dobbin a demandé : « Peut-on refléter l’eau vivante dans nos manières de bouger, d’apprendre et de créer ? ».  Écoutez ici . Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Lindsay Dobbin a animé un projet d’écoute profonde autour du Floating Warren Pavilion. Invitant les visiteurs à écouter l’eau à l’aide d’un microphone sous-marin, Dobbin a demandé : « Peut-on refléter l’eau vivante dans nos manières de bouger, d’apprendre et de créer ? ». Écoutez ici. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Atlantis est une association de centres d’artistes autogérés qui couvre les quatre provinces atlantiques de la côte Est du Canada. Lorsque cette petite association s’est proposée pour accueillir une ambitieuse assemblée nationale, il était évident qu’elle n’avait pas la capacité de piloter un événement comme l’aurait fait un organisme à grande échelle. Non, cela n’aurait tout simplement pas reflété notre manière de travailler ensemble sur la côte Est, avec nos budgets minimes, nos espaces bricolés et nos communautés géographiquement dispersées.

Après plus de quarante années à s’adapter aux systèmes de financement fédéral et provincial, le secteur des arts contemporains canadiens s’est fait de plus en plus bureaucratique. Depuis la fin des années 1960, les espaces artistiques alternatifs se sont lentement professionnalisés et sont sans soute devenus encore plus rigides en matière de structure que certains musées publics. [1] Plusieurs organismes atlantiques ont renoncé à leur titre de « galerie », comme Eyelevel, Third Space et ConneXion ARC, alors qu’ils traversent une période de restructuration et cherchent à élargir la portée de leur mode de présentation de l’art contemporain. Le Centre for Art Tapes est un autre exemple d’organisme qui a complètement restructuré sa gestion pour introduire un cadre latéral non hiérarchique.

Flottille a constitué la première présentation d’une biennale de centres d’artistes autogérés à Mi’kma’ki, sur le territoire non cédé de la Première Nation d’Abegweit, qu’on a récemment appelé Charlottetown […] berceau de la Confédération. Flottille s’est déroulé en même temps que les célébrations des 150 années de colonialisme, de même que le 50e anniversaire du système des arts bureaucratique du Canada. À Flottille, il était opportun d’interroger la structure même qui a donné lieu aux centres d’artistes autogérés, puisque tellement de centres ont prospéré sous les systèmes de financement des arts qui sont en vigueur depuis la célébration du centenaire du colonialisme en 1967. Le manque de financement dans la région atlantique a encouragé Atlantis à poursuivre des initiatives de programmation plus expérimentales avec Flottille. La rencontre a eu lieu dans une province qui avait récemment dissous son conseil des arts et dans une ville qui n’avait qu’un seul centre d’artistes autogéré qui, à l’époque, n’avait jamais reçu de subvention de fonctionnement. [2] Ces limites spatiales et financières ont incité Atlantis à créer de nouvelles installations, performances et initiatives gérées par des artistes dans des espaces temporaires, lesquelles auraient autrement été centralisées dans des lieux établis.

La structure organisationnelle de Flottille faisait délibérément écho au style collaboratif et improvisé qui était requis pour mener à bien et soutenir des projets de nature plus interactive. Il était important que notre équipe fasse en sorte que chacun des artistes et organismes puisse devenir polymorphe. Les projets étaient conceptuellement reliés les uns aux autres, mais ils pouvaient se transformer et s’adapter de manière individuelle, adopter leur propre forme avant et pendant les quatre journées de Flottille. Becka Viau, directrice de projet de Flottille, de même que le comité de direction, l’équipe de base et l’équipe de commissariat ont tous eu cette idée à l’esprit en période d’élaboration du programme.

Durant toute la planification de Flottille, Atlantis a évacué les structures traditionnelles liées à une assemblée, ce qui nous a permis de réexaminer nos tendances bureaucratiques et de restructurer entièrement le fondement de notre programmation. En arrachant les strates, nous avons pu étudier notre fonctionnement en tant que centres d’artistes autogérés, qu’organismes et comme individus, et, ce faisant, nous avons mis au jour de nombreuses dépendances à des structures institutionnelles. La réflexion qui en a découlé nous a permis d’identifier nos failles et nos contradictions, de générer de nouvelles idées et de favoriser une pensée radicale. Nous nous sommes lancé le défi de prioriser l’accessibilité, l’inclusion et des espaces plus sécuritaires, reconnaissant l’apport inestimable de multiples générations et communautés à la culture des centres d’artistes autogérés. Nous nous sommes lancé le défi d’exposer les manières dont Flottille allait connaître des ratés. Flottille a offert une émancipation temporaire aux artistes face à une centralisation administrative, ne serait-ce que pendant quelques jours. Cela a été rendu possible grâce aux milliers d’heures de préparation et de dur labeur commises par des centres d’artistes autogérés régionaux et invités, aux multiples niveaux de financement public et à une communauté extrêmement talentueuse qui nous a soutenus. Les résultats, espérions-nous, allaient créer une plateforme pour de plus petits centres d’artistes autogérés qui desservent des communautés isolées, dispersées et marginalisées afin qu’ils présentent leur travail, offrant ainsi une reconnaissance trop tardive à des artistes sous-représentés et à leurs communautés.

Dans le rapport de MDR Burgess Consultants, de 2012, intitulé Le rôle distinct des centres d’artistes autogérés dans l’écologie des arts visuels, la région atlantique est identifiée comme ayant continuellement reçu une répartition inférieure et inégale de financement. Ce rapport établit une différence nette en matière d’impact entre les centres de la région atlantique, qui ont souffert d’un manque continu de soutien régional au cours des quarante dernières années, et les centres à travers le Canada qui ont reçu un soutien provincial soutenu. [3] On y déclare qu’« [i]l faut prendre en compte certains facteurs régionaux en ce qui concerne le financement des CAA. En particulier, les faibles niveaux d'aides financières octroyées aux centres du Canada atlantique limitent leur capacité à jouer un rôle plus important dans le milieu local. » [4] Amanda Shore élabore sur ce sujet dans son texte de 2017 intitulé « A Place About Now: Floating Architecture & Utopic Imagination in Atlantic Artist-Run Culture ». Shore a mené une recherche approfondie sur Flottille au fil d’entrevues et d’observations, et par son engagement dans Flottille comme auteure et coordinatrice de la programmation. Dans la partie de son texte consacrée à la marginalité géographique, elle identifie de multiples formes de marginalité sociopolitique : isolement à l’intérieur de limites ou de structures imposées par les colonisateurs, les politiciens et les bureaucrates, de même que découlant d’inégalités raciales, économiques, environnementales et linguistiques. [5] Shore met également en lumière une observation importante dans le rapport de MDR Burgess Consultants, à savoir que « le Canada atlantique ne dispose d'aucun CAA autochtone. De même, Halifax ne compte aucun établissement d'art acadien, et l'on considère qu'un CAA acadien permettrait d'enrichir le discours et qu'il serait bénéfique aux artistes et aux communautés. » [6]

Il n’y a aucun doute que les centres dans les quatre provinces atlantiques ont souffert d’avoir les revenus les plus bas de tout le pays. Le rapport de MDR Burgess Consultants, suivant l’étude de 2009 intitulé Employment Standards in Canadian Artist-Run Centres and Independent Media Arts Centres, indique l’absence continue de soutien aux centres d’artistes autogérés de la région atlantique depuis plus de quarante ans. La plupart de ces centres sont les seuls organismes gérés par des artistes qui existent dans leurs communautés, et ils ont le potentiel d’être au service d’une vaste gamme d’artistes issus de divers horizons et disciplines.

Quand Atlantis a été choisi comme hôte de l’assemblée nationale des centres d’artistes autogérés en 2017, nos membres ont ressenti diverses émotions, allant de l’excitation à la peur, en passant par le doute et l’inspiration. Jusqu’à ce jour, la tâche d’accueillir un événement de cette ampleur n’était pas au-delà de nos compétences, mais au-delà de notre capacité administrative, compte tenu de nos ressources. Flottille a ouvert notre imagination et a fait la preuve que, si l’occasion leur était donnée, nos organismes sous-financés avaient un formidable potentiel pour collaborer à titre de gestionnaire dans nos communautés dispersées de la région atlantique.

Nos quinze centres d’artistes autogérés sont disséminés dans des communautés dont les climats politiques, les structures de financement et les histoires culturelles diffèrent, et il était donc important que chaque projet dans notre programmation demeure relativement autonome et distinct.

La métaphore de Flottille s’applique à la fois conceptuellement et littéralement à nos communautés reliées par l’eau. Le modèle de Flottille nous rappelle que nous devons faire confiance à chaque artiste et organisme participants, afin de créer de l’espace, de partager le pouvoir et de permettre la flexibilité dans chacun des volets de notre programmation. Avec notre conception polymorphe, nous sommes soudainement capables de nous adapter et d’encourager des projets qui demeurent spontanés et réceptifs, en temps réel, en tant que composants interactifs aussi bien que vaisseaux autonomes.  


[1] Pour plus de détails sur la professionnalisatarion du secteur des centres d’artistes autogérés, voir Clive Robertson, Policy Matters: Administrations of Art and Culture, Toronto, YYZBOOKS, 2006.

[2] Le centre d’artistes autogéré this town is small de l’Î.-P.-É. a mis sur pied plusieurs événements à grande échelle, comme Art in the Open, depuis 2010, mais n’avait reçu que du financement pour des projets jusqu’à Flotilla, après quoi il a finalement reçu une subvention de fonctionnement du fédéral.

[3] Trois exemples sont Latitude 53 à Edmonton, Alberta, Plug In ICA à Winnipeg, Manitoba, et Mercer Union à Toronto, Ontario, qui existent depuis aussi longtemps que Eyelevel Gallery, mais dans des régions où le soutien aux centres d’artistes autogérés est particulièrement élevé.

[4] MDR Burgess Consultants, « Le rôle distinct des centres d’artistes autogérés dans l’écologie des arts visuels », p. 44.

[5] Amanda Shore, « A Place About Now: Floating Architecture & Utopic Imagination in Atlantic Artist-Run Culture », 2017.

[6] MDR Burgess Consultants, « Le rôle distinct des centres d’artistes autogérés dans l’écologie des arts visuels », p. 44.