Les voyageurs du temps et les rebelles

L’infrastructure flexible de Flottille

Par Michael McCormack
10 mars 2019

Floating Warren Pavilion. Photo: Will Baker.

Floating Warren Pavilion. Photo: Will Baker.

« J’aime penser que ces espaces sont des galeries libres où quiconque peut participer, hériter du code et faire des changements. »

— Mary Florence MacDonald, "Artist-Run Life," The Overcast, No. 1 (Fev 2014): 18.


En juin 2009, l’une de mes premières tâches à titre de nouveau directeur de la galerie Eyelevel a été d’ouvrir des milliers de courriels et d’y répondre, tout de suite après la tenue des 35 Days of Non-Organized Art, un événement marquant le 35e anniversaire d’Eyelevel. La situation n’était aucunement due à un manque d’engagement ou à de la négligence de la part de la directrice précédente (au contraire, Eryn Foster, par son talent, sa créativité et ses années de dévouement, n’a pas été facile à remplacer !), mais plutôt à une initiative de programmation visant à gérer la galerie, aussi précisément que possible, comme elle l’avait été durant sa toute première année en 1974. Ce furent véritablement 35 jours remarquables que cette tentative de revendiquer en partie la spontanéité élémentaire d’Eyelevel et de s’éloigner des couches administratives accumulées durant plus de trois décennies et demie. Plus de deux douzaines d’expositions et d’événements se déroulèrent pendant 35 jours dans une seule galerie avec pignon sur rue.

Ce fut un événement important pour moi, non seulement parce que ce fut le début de ma brève carrière de directeur d’un centre d’artistes autogéré, mais aussi parce que c’est devenu un repère qui m’a aidé, des années plus tard, à comprendre à quel point il est essentiel pour les artistes d’avoir un accès immédiat à un centre offrant de l’inclusivité, soutenant l’expérimentation et ouvrant un dialogue sur l’art contemporain. J’ai bientôt compris qu’il s’agissait d’une caractéristique de plusieurs centres atlantiques, prenant souvent la forme de barbecues (Struts & Faucet), d’Art Crawls (Eastern Edge), et de nombreuses autres initiatives.

Depuis trop d’années, notre région reçoit trop peu de reconnaissance à un niveau national. On attendait depuis longtemps un événement national au Canada atlantique, et c’est encore mieux qu’il se soit déroulé à Charlottetown, plutôt quand dans une des plus grandes villes de le région atlantique comme Halifax ou Moncton. Située sur le territoire Mi’kmaq non cédé d’Epekwitk, la communauté insulaire a été aussi bienveillante et positive que je l’avais imaginé, intégrant les délégués, les artistes et le public participant à Flottille avec une bonté et une aisance réelles.

La métaphore de la Flottille vise à encourager une infrastructure mutuellement aidante, un groupe flexible aux talents multiples, composé de plus petites unités organisées qui naviguent ensemble dans la même direction, avec des équipes différentes, chacune dotée de ses propres règles, mais réagissant toutes à une source plus vraie que nature : un orage, un brouillard épais ou peut-être, tout simplement, un gouvernement merdique. Ne serait-ce que pour un bref moment, nous profitons au maximum du fait d’être ensemble en même temps, d’échanger des idées, de faire des remue-méninges et de rentrer à la maison, espérons-le, avec des questions sérieuses en tête.

Durant la première soirée de Flottille, Raven Davis et Allan Sallis ont animé une discussion sur les structures de pouvoir dans les espaces artistiques et sur l’inclusion des peuples autochtones dans les galeries, les institutions et les centres d’artistes autogérés. La soirée comprenait une performance de Teresa Marshall qui abordait de manière émouvante le retard mis à retirer la statue d’Edward Cornwallis. La discussion a mené aux images symboliques, aux monuments et aux noms de lieu issus du colonialisme tels que les drapeaux, les cartes géographiques, les noms de rue et les frontières politiques, qui ont rendu beaucoup plus difficile la guérison des artistes autochtones à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’ARC, permettant à des formes d’oppression systémique de perdurer. Alors que nous étions dans « le lieu de naissance de la confédération » vers la fin d’une année remplie des célébrations de Canada 150, Davis et Sallis ont relié et dirigé avec brio les conversations complexes avec lesquelles il fallait absolument démarrer Flottille.

En activant une plateforme autogérée par des artistes dans la petite ville atlantique de Charlottetown, les participants pouvaient glisser facilement, et à leur guise, d’une initiative de programmation à l’autre et faire ainsi l’expérience de Flottille de manière non linéaire. La production d’un tourbillon d’activités et d’une facilité de transition, aussi bien au niveau de la rue entre chacun des espaces de présentation que dans chacun des projets, encourageait les participants à entrer activement en lien avec les multiples lieux avec pignon sur rue, accessibles à pied. Il y avait quelque chose de libre, voire une certaine utopie, qui a transformé le paysage urbain de Charlottetown et rappelé les premiers centres d’artistes autogérés des années 1970, avec une densité de programmation semblable à l’événement des 35 Days of Non-Organized Art offert huit années plus tôt.

Les premières conversations concernant la programmation de Flottille s’appuyaient sur le désir de mettre en lumière des méthodologies artistiques issues des centres d’artistes autogérés, en tant que programme « vivant », contrairement à une série de monologues sur la culture des centres d’artistes autogérés. Nous souhaitions souligner plusieurs aspects de la création de nouveaux espaces artistiques, incluant la souveraineté autochtone, la production alimentaire, le logement, la dislocation et le déplacement, le réchauffement climatique, les marchés internationaux, les conditions de travail et la production industrielle.

Indigenous Peoples Artist Collective. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Indigenous Peoples Artist Collective. Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Construit dans une zone à marées, le Floating Warren Pavilion était sur l’eau à marée haute et sur terre à marée basse ; tourné vers l’extérieur, il s’étirait littéralement vers une zone où les règles concernant le territoire et la propriété fluctuent et semblent parfois ambiguës. Le projet The Foreshore, présenté par l’Access Gallery et Other Sights, avait en commun ce jeu avec des zones à marées comme métaphore d’une discussion sur des zones grises autour du territoire, décrivant un rivage comme étant « un lieu dont la juridiction n’est pas nette et, donc, un lieu de contestation, de friction et de mouvement constant ». Eastern Edge a accueilli les SHED Talks (jeu de mots à partir des TED Talks, manière terre-neuvienne), offrant une série de discussions de style salon dans un petit endroit, semblable à une remise, en haut du rivage près du Floating Warren Pavilion. Ayant comme objectif de mettre les voix marginalisées et rurales de Terre-Neuve et du Labrador à l’avant-plan, ce projet a inscrit des présentations, des conférences, des tables rondes et des performances au programme de Flottille dans un cadre intime.

Flottille a intentionnellement laissé la programmation ouverte à des interactions, des discussions et des interventions inconnues, non planifiées ou accidentelles, s’en remettant aux participants pour orienter les sujets de conversation et prendre la barre. Dans sa présentation, D’Arcy Wilson a discuté de l’impact de la culture coloniale sur la faune et la flore du Canada atlantique, alors que Divya Mehra a relaté des expériences découlant du racisme institutionnel et livré des récits très personnels sur la perte et les effets profonds de la colonisation. Les deux ont offert des messages très forts situés entre la performance et la communication plus formelle.

J’ai eu la formidable occasion de travailler directement avec The Indigenous Peoples Artist Collective, en visite depuis Prince Albert en Saskatchewan, avec l’artiste Michel Boutin, l’artiste spoken word Kevin Wesaquate, le gigueur déné-métis Modeste Mackenzie et le violoneux Tristen Durocher. Ce groupe d’artistes a animé divers lieux à Charlottetown, autant des sites extérieurs que des cours de musique dans une école secondaire régionale et finalement lors d’un party de cuisine, en collaboration avec L’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF). Les gens se sont souvent réunis autour d’une bouffe pour discuter, comme à Food for Thoughts à Eyelevel ou à la présentation de la Galerie Sans Nom avec Mathieu Léger intitulée Sur un plateau d’argent/On Silver Platter qui explorait les différences culturelles entre les anglophones et les francophones du Nouveau-Brunswick.

Tous ces événements étaient véritablement en résonance avec la nature des centres d’artistes autogérés, laquelle heureusement est en constante métamorphose. Depuis leurs débuts, ceux-ci ont été construits sur un modèle de pouvoir décentralisé et d’ouverture de voies accessibles aux artistes et à leurs communautés connexes. Dans le contexte d’un mouvement de plus en plus marqué vers la centralisation du pouvoir et le contrôle de l’espace public par les entreprises, il est encore plus critique d’encourager les petits centres qui favorisent des approches intersectionnelles de la production artistique et des activités qui sont au service de diverses communautés. Il y a tellement d’éléments de Flottille qu’il reste à traiter, et je suis reconnaissant pour les conseils, la persévérance et le dévouement de Katie Belcher, d’Anne Bertrand, de Patrick Brunet, de Brandon Hood, de Beth Lassaline, de Sally Raab, d’Amanda Shore et de Becka Viau qui ont rendu possible cette expérience sur le terrain (et dans les nuages). Je suis également très redevable à la généreuse et talentueuse équipe des commissaires de Flottille : Raven Davis, Michael Eddy, Zachary Gough, Elise Anne LaPlante, Mary MacDonald, John Murchie et Pan Wendt. En rétrospective, tout cela semble un moment unique et, alors que les conversations et les expériences se transforment, mes souvenirs de Flottille demeurent solides, influents et liés à mes premières expériences avec la culture des centres d’artistes autogérés. Me voilà devant un nombre exponentiel de questions et d’expériences dans lesquelles je peux puiser.

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* La statue de Cornwallis a été enlevée après plus de trois décennies de manifestations par les communautés Mi’kmaq.

Michael McCormack est un artiste intermedia, commissaire et éducateur vivant à K’jiputuk (Halifax). De 2009 à 2013, il a occupé les postes de directeur de la Eyelevel Gallery et de représentant pour L’Association atlantique des centres d’artistes autogérés. Cela lui a permis d’être directeur et commissaire de projets tels que 3X3X3 (choisi meilleure exposition de 2011 par les critiques d’Akimbo), The World Portable Gallery Convention (2012), The Point Pleasant Park Performance Series (2011) et The Kitchen Party (2013). Autres projets de commissariat incluent Nocturne: Art at Night (2016), Flotilla (2017), et KIAC's Natural & Manufactured exhibition (2018).