Des serviettes aux couches

ou le sang est plus épais que l’eau et le caca est plus épais que le pipi

Par Michael Eddy
10 mars 2019

Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Photo: LP Chiasson & Festival Inspire.

Le chef avait rempli des saucières de sauce donair fumante dans laquelle les gens réunis trempaient des escarboucles de bruschetta. Bien qu’elles fussent questionnables sur le plan éthique aux yeux de cette bande, les croquettes de crabe de Northumberland furent engouffrées parce nous apprécions le cœur. Les gens étaient à la fois affamés et pleins d’idées. Leurs lèvres volubiles luisaient d’huile à la lueur des chandelles. La salle était étroite et chaude et effervescente comme lors d’une noce dans une maison en bord de plage. Je me tenais près de la table où étaient les fruits, elle-même parsemée de plats d’occasion disparates contenant des tranches de macintosh et des cubes de fromage fumé de l’île, et j’observais la chimie à l’œuvre. Party de cuisine.* Mon cardigan me gênait et je l’ai enlevé ; je me suis aussi défait de mes chaussures. Une belle figure élancée, tout de noir vêtue, se tenait près, attendant quelqu’un tout en sirotant une bouteille de bière. J’ai mis de l’ordre dans quelques serviettes et tasses, mais je sentais encore le besoin de me tenir occupé, mon profond instinct nourricier devant trouver un exutoire et, donc, je me suis approché furtivement de la figure et j’ai brisé la glace. En fait, je connaissais son identité, mais décidai de dissimuler ce fait, de même que mes motifs.

 

La conférence vous plaît jusqu’à présent?

Oui, le temps a été parfait.

Même si elle était présente, la figure existait ailleurs et, moi, j’étais très présent. C’est tout ce que j’avais, en ce moment précis ; cette conversation et mon articulation difficile. C’est intéressant de voir tout le monde ensemble comme ça, c’est si rare que ça arrive. C’est comme une réunion.

Ouais. Ouais.

Comme une réunion de famille.

Euh. Je n’y ai jamais pensé sous cet angle. Je vois ça davantage comme un réseau.

Je n’ai pas dit, Ah oui c’est ce que tu penserais, toi, la figure bien fringuée. Mais je l’ai pensé. Pour une raison quelconque, j’étais contrarié par l’idée que toute cette passion se résumait à un réseau. Cela ressemblait à la complaisance des pratiques d’excellence, une étape avant la culture affirmative. Ça ressemblait à une zone sans créances pour radicaux libres se bousculant afin d’obtenir le statut nodal optimal. J’ai dit : Mais ce serait intéressant d’y penser comme si c’était une famille, ne croyez-vous pas ?

Honnêtement, je ne pouvais savoir si la figure trouvait la chose intéressante, mais tous mes jetons étaient maintenant en jeu et, donc, j’ai insisté comme un imbécile, sans ambages. Et si nos relations n’étaient pas guindées et formelles, mais fraternelles, sororales, ai-je suggéré. Ne nous occuperions-nous pas mieux les uns des autres, ne nous soutiendrions-nous pas les uns les autres plutôt que de rivaliser ? Dans ma tête, j’ai entendu la vraie réponse inexprimée : Eh bien, vous avez tout à gagner et, moi, j’ai tout à perdre.

 La figure a dit, mais nous le faisons déjà. Je ne suis pas certaine quelle différence ça fait que d’appeler ça une famille. Et il y a tout un bagage qui vient avec ce mot. Comme l’exclusion. Les mots que vous avez utilisés rappellent les fraternités et les sororités étudiantes – des exemples classiques d’institutions conservatrices, élitistes et exploiteuses, enclines à faire revivre des rôles particuliers comme le genre, la classe et la race. Sans parler de la mafia.

 J’ai senti le frisson de la reconnaissance. Oui, la langue est un enjeu. Mais les problèmes de solidarité et d’équité existent toujours sur un plan matériel. Prenez les familles, par exemple : pourquoi les artistes qui sont des parents se retrouvent-ils encore structurellement négligés, pourquoi s’attend-on à ce qu’ils et elles choisissent entre la vie professionnelle et la famille ? La métaphore familiale des fraternités et des sororités a peut-être besoin d’être orientée vers la réalité.

Le bagage est toujours là. Comment comptez-vous faire face aux hiérarchies qui structurent les familles conventionnelles ? Qui sera le Père du centre d’artistes autogéré, qui sera la Sœurette ? Aussi, et de manière plus fondamentale, l’accent mis sur les familles s’inscrit dans l’obsession plus vaste de la culture pour le futurisme reproductif et le culte symbolique de l’enfant. Dans le paradigme occidental, l’enfant coupe tous les droits et désirs de tous les autres, et il y a donc un angle hétéro-normatif dans le concept de famille en tant que métaphore organisationnelle. §

Cette affirmation m’a coupé le souffle et, donc, pour gagner du temps, j’ai lâché : J’ai travaillé en Chine pendant un certain temps, dans une galerie où j’étais assis six jours par semaine. Je ne savais pas que c’était là une situation normale, et ce n’est que vers la fin de mon mandat que j’ai demandé une augmentation ou alors qu’on m’accorde des fins de semaine normales. Mon patron m’a expliqué que j’aurais toujours pu négocier mon propre horaire ; ils préféraient considérer l’opération plutôt comme un collectif artistique, ou comme une famille. Je suppose qu’il voulait dire qu’il fallait faire des concessions et improviser à partir des vicissitudes de la vie. Il y avait, en fait, une certaine latitude en ce qui a trait à la paternité de certains rôles. Sans parler du fait qu’ils m’ont laissé vivre dans leur appartement jusqu’à ce que je m’en trouve un. Mais on ne pouvait jamais vraiment parler de hiérarchie.** La famille ici signifie le dévouement au-delà de l’appel du devoir. Encore une fois, je pense que nous sommes à la recherche d’une autre version de la famille qui pourrait alimenter un type d’organisation radicale.

Deux expressions se sont succédé rapidement sur le visage de la figure. D’abord, que la Chine était très loin d’ici, distante et difficile à appliquer, une image peut-être ouverte au développement, mais jusqu’à maintenant figée, rendue exotique, probablement non pertinente. Deuxièmement, que j’étais sans doute un sinophobe. Je pense que vous évitez la question, a dit la figure d’un ton riche de sous-entendus.

Je ne pense pas que nous parlons de familles traditionnelles, ai-je dit. Peut-être que le concept du faire-famille se situe davantage dans la manière dont nous devons penser ceci : la reconnaissance et l’avancement de l’entrecroisement de nos êtres sur des territoires en compagnie de nombreux autres acteurs, autrement dit prolonger la famille vers l’extérieur et délibérément vers les autres, dans l’horizon de crise dans laquelle nous nous trouvons.†† Ceci peut-être, davantage que le frayage, pourrait être le cadre de référence qui nous unit.

La figure semblait trouver en cela un certain sens provisoire. L’histoire et le lieu doivent aussi être reconnus, a-t-elle dit, et la tradition doit être définie d’une manière ou d’une autre. Non simplement en des termes permettant une contre-réaction, comme à la famille nucléaire qui tient en otage ce continent depuis quelques siècles, mais aussi comme quelque chose à honorer.

Oui ! Cela semblait maintenant aller dans la bonne direction.

Soudainement, la figure a regardé au-dessus de moi et a annoncé, parlant de famille, voici ma maman !

Son amie est arrivée, une licorne d’affinité venue d’une ville terriblement lointaine, et j’ai soupiré. Les amitiés remplacent souvent la famille comme compas de nos êtres éthiques. C’était le choix trop facile. Pendant qu’elles jasaient, je me suis tourné obliquement vers la salle vide, Great Big Sea marquant le temps de la fermeture pour le frère technicien fatigué, chargé d’enlever l’odeur de bière avant l’heure d’ouverture, au matin, de cet espace de boutique doublée d’une galerie.

Je me trouvai à penser à mon fils en classe. C’est sa première année, mais je pense qu’il aime ça. Il ne se plaint jamais, sauf quand on le bouscule. Les jeunes de sa classe se sont tellement habitués au rythme quotidien établi par l’enseignante qu’elle n’a même pas besoin de leur dire quoi faire dans des moments de transition, quand la cloche sonne ou au moment des pauses. Ils rangent leurs choses en silence ou, du moins, sans faire d’histoire (« comme des machines », a dit un autre père lors d’une rencontre parent-enseignant). Je vois mon fils de profil, rangeant ses choses avec diligence, observant ses propres doigts pendant que ceux-ci font ce que son cerveau leur dicte, pendant qu’il grandit et pendant que le monde autour de lui change drastiquement, et pourtant à peine, et se refait à partir de rien à chaque jour, à chaque moment. Et j’aimerais avoir eu le courage de l’amener ici, avec moi. Mais il est maintenant une heure du matin et, de toute manière, je n’aurais pas pu le surveiller toute la journée, et puis le coût de l’amener ici, etc. Sa mère s’occupe de lui pendant que je travaille. Malgré mes bonnes intentions, la situation emble extrêmement compromettante, en ce qui a trait à la division du travail par genre. Je n’ai même pas utilisé la nouvelle laveuse qu’on a achetée quand on a aménagé dans notre nouvelle maison, et je joue du marteau et de la perceuse comme le chimpanzé hirsute proverbial.

Post-scriptum ou de retour au ranch

Dites-moi, père, qu’est-il advenu de cette figure impénétrable ?

Je fus impressionné par mon fils, qui venait de prononcer ces paroles. Avait-il adopté le style de discours de l’école privée que son père avait toujours tenté, par exemple, de lui instiller ? Malheur au père qui gave son enfant de platitudes parentales plutôt que d’une pensée critique. Enfant, dis-je sur un ton plutôt sévère, tu ne devrais pas t’adresser à moi comme à ton père. C’est une blague, mais vraiment considère moi comme ton ami et sache que tu n’es pas une sorte de messie pour moi. Je suis un être humain et toi aussi, et nous ne devons pas laisser notre relation père-fils faire déborder ce qui est essentiellement une rencontre d’esprits à cette étape. Mais mon fils roula des yeux comme il en avait coutume et posa sa question avec aplomb, donc, tu t’es retiré, la queue entre les pattes, comme d’habitude, papa ? Bien, cela m’a piqué, peu importe comment on prend la chose. Je, eh bien, je n’ai pas précisément admis la nature personnelle de ma question, tu vois, il a donc semblé nettement que je poursuivais une ligne d’enquête abstraite, tu vois, mon fils ? En ce qui concerne la figure, je suppose qu’elle a continué à grimper les échelons, dans la mesure où les échelons existent ici au Canada. Ou elle vit quelque part, heureuse, peut-être en Europe. Il n’y a aucune raison d’être cynique. S’il y a une chose que j’espère t’avoir fait comprendre, c’est qu’il n’y a aucune raison d’être cynique. Ai-je réussi ?

Non, père.

Oui, fils.

Oui, père.

Non, fils.

Oui, fils.

Non, père.

 

* « Amalgamant le savoir-faire et l’ambiance chaleureuse et festive des partys de cuisine de la côte est, l’Association atlantique des centres d’artistes autogérés (AARCA) se prépare à accueillir la rencontre biennale 2017 des centres d’artistes autogérés de partout au Canada à Charlottetown, Î.-P.-É. » (C’est moi qui souligne.) Plusieurs événements durant la rencontre se sont déroulés dans des remises ou en petits groupes, ou ont comporté de la nourriture, donnant une sensation domestique, confortable, aux opérations.

Flottille a été la première édition dans les Maritimes de la rencontre biennale des centres d’artistes autogérés. Cette édition était teintée d’un désir de s’écarter d’un événement avec conférenciers afin de privilégier les présentations, les performances et les discussions par les artistes à diverses échelles, dans des partenariats entre Flottille, en tant qu’organisme temporaire, et les centres d’artistes autogérés participants, de même que les artistes individuels. Candidement, il y avait une répugnance à utiliser le mot « conférence », mais il l’a été par contre sur un mode pragmatique. L’alternative, soit le festival, était trop peu intellectuelle.


« Ce sont ces questions qui animent la présente exposition, demandant aux artistes (les deux parents ou pas) de méditer sur des œuvres qui critiquent la perception de la condition de parents – et plus précisément, la maternité – comme étant un handicap, et d’aller vers la construction d’un espace féministe où pourront s’épanouir des pratiques basées sur le travail qui prennent en compte les réalités auxquelles se confrontent les familles. » Les commissaires Amber Berson et Juliana Driver, extrait de leur mot présentant leur exposition « The Let-down reflex » au EFA Project Space (New York, 2016). Un autre projet d’exposition digne de mention est « Invisible Spaces of Parenthood », organisée par Andrea Francke au Showroom (Londres, 2012). Une famille ou deux avec de jeunes enfants ont été vues dans le public de Flottille, mais personne n’a profité du service de garde qui était offert.

§ « […] le seul statut oppositionnel auquel notre queerness pourrait jamais nous mener repose sur le fait de prendre au sérieux la pulsion de mort qu’on nous demande de représenter et d’insister, contre le culte de l’Enfant et de l’ordre politique qu’il renforce, que nous, comme l’a précisé Guy Hocquenghem, ne “sommes pas le signifiant de ce qui pourrait devenir une nouvelle forme d’organisation sociale”, que nous ne visons pas une nouvelle politique, une meilleure société, des lendemains plus heureux, puisque tous ces fantasmes reproduisent le passé qui, par un déplacement, prend la forme de l’avenir. Nous choisissons plutôt de ne pas choisir l’Enfant, comme image disciplinaire d’un passé imaginaire ou comme site d’une projection projective avec un avenir toujours impossible. La queerness que nous proposons, dans les mots d’Hocquenghem, n’est pas consciente du passage des générations en tant qu’étapes sur le chemin d’une vie meilleure. Elle ignore tout du “sacrifice fait maintenant pour les générations à venir” […], sachant que seule la civilisation est mortelle. » Lee Edelman, No Future, Duke University Press, 2004, p. 31.

** En 2011, j’ai interviewé le psychanalyste chinois Jie Zhong chez lui dans la banlieue de Beijing. Formé en Allemagne, le docteur témoignait d’une certaine résistance culturelle locale aux thérapies qui exigent qu’on examine d’un œil critique ses relations à ses parents, ce qui peut teinter le travail dans une entreprise familiale. C’est l’un des risques que comporte la conception du domaine comme un espace où l’on reçoit et donne de l’attention, qu’on peut exploiter pour soi et, pourtant, se sentir gêné de critiquer d’autres personnes dans ce groupe de pairs, soit la famille.

†† « J’insiste également pour dire que nous avons besoin d’un mot pour dire les forces et les puissances sym-chtoniques dynamiques en cours dont font partie les gens, dans lesquelles le processus est un enjeu. Peut-être, et seulement peut-être, et uniquement avec un intense engagement et un travail de collaboration et de jeu avec d’autres Terrans, l’épanouissement de riches assemblages multi-espèces incluant des gens sera possible. […] Une façon de bien vivre et mourir en tant que créatures mortelles dans le Chthulucène est de joindre nos forces pour reconstituer des refuges, qui doivent comprendre le deuil de pertes irréversibles. » Donna Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulecene, Duke University Press, 2016, p. 101. J’évite de souligner que le slogan complet de Donna Haraway est « Make kin, not babies ! » [Faites de la famille, pas des bébés !].

Michael Eddy est un artiste et un auteur vivant à Montréal. Il travaille plusieurs disciplines et médiums, dont la performance, le dessin, l’écriture et l’installation. Il s’intéresse à la rhétorique, aux négociations sur l’autonomie et aux questions liées à l’expérience et à la valeur. Il a souvent travaillé en collaboration, notamment avec Knowles Eddy Knowles et HomeShop.