J’étais assis, je riais gras, je me sentais entier.

Par Brandon Hoax

Photo: Glenn Knockwood.

Photo: Glenn Knockwood.


J’étais assis, je riais gras, je me sentais entier.

Avec des artistes, des créateurs, des auteurs autochtones.

Art Bar +Projects est un petit endroit sur la place Granville, au centre-ville de K’jipuktuk, où des artistes autochtones basés dans la région atlantique se sont réunis pour discuter d’une idée dont on discute et parle, et qu’on relance depuis toujours entre nous : un centre d’artistes autogéré autochtone, ici dans la région atlantique sur cette partie de l’Île de la Tortue.

Durant cette réunion de deux jours qui était menée par Raven Davis et Leelee Oluwatoyosi Eko Davis en février 2019, j’ai été non seulement un participant, mais aussi le coordonnateur et, à ce titre, j’ai accueilli mes contemporains – mentors, ami et amies, artistes, idoles, étudiants et étudiantes – qui profitent de ce type d’espaces artistiques, y participent et y existent. Nous nous sommes réunis pour parler de cette idée d’un endroit construit par et pour des personnes autochtones, dans leurs communautés. Je prends ce temps, en tant que coordonnateur, pour remercier tous ceux et celles qui ont participé, et pour saluer les voix et les gens qui n’étaient pas présents à cette rencontre initiale.

Ensemble, nous avons partagé nos récits et nos opinions sur des topos et des sujets, puis quelqu’un a lancé une blague et tout le monde dans la pièce s’est mis à rire avec complicité. Des tête-à-tête ont eu lieu, les gens se sont rencontrés, assis les uns près des autres, parlant, communiquant, partageant des aspects d’eux-mêmes, se retenant de pouffer de rire.

Un courant de grandes discussions collectives a eu lieu en même temps que des rencontres personnelles, intimes, individuelles.

Ces allers-retours entre conversations collectives et individuelles ont-ils permis une discussion plus harmonieuse ? Des dissensions ? Un engagement actif ? Je n’en suis pas absolument certain, mais je sais une chose, c’est que j’ai passé beaucoup de temps à rire à haute voix, à rigoler à propos d’un commentaire, à blaguer avec quelqu’un et à pouffer de rire avec tout le monde. Le rire et le jeu ont joué un rôle important dans ce rassemblement de deux jours. Les journées étaient longues et certaines discussions étaient ardues. Nous avons dû nous surveiller et faire attention à ce jeu auquel nous nous prêtions, pour ne pas être divertis des sujets faisant l’objet de discussions dans notre petit espace fermé.

Mais le rire et le jeu ont toujours été là.

Ce que je retiens de tout cela, c’est son importance, cette idée du jeu et du rire. Réunissez un groupe de personnes autochtones et le rire gras sera certainement au rendez-vous. C’était rafraîchissant, rajeunissant, même si les journées dans l’Art Bar +Projects, aux panneaux de bois foncé, étaient épuisantes. Je pense que, quand des Autochtones se réunissent, le jeu est important parce que, beaucoup trop souvent, des misères, des traumatismes et des luttes prennent le dessus dans les discussions que nous partageons et, d’une certaine manière, c’est la conversation désirée vers laquelle nous sommes guidés par le regard colonial voyeuriste. Rire et être enjoué ont eu un effet de guérison et de plaisir, nous permettant de naviguer dans nos discussions pendant deux longues journées.

Photo: Glenn Knockwood.

Photo: Glenn Knockwood.

Le jeu et le rire sont des outils pour se lier les uns aux autres, et un centre d’artistes autogéré devrait être un espace qui permet à des Autochtones d’être insouciants, de bonne humeur, enjoués, pour se soustraire au regard colonial qui observe, en voyeur, notre lutte et notre traumatisme. Le jeu et le rire deviennent une méthode de rassemblement pour faire échouer le regard colonial et pour en guérir, quand des moments, non documentés, sont emportés par le rire et quand des blagues deviennent des façons de communiquer entre nous qui, même s’ils sont documentés, ne peuvent être compris et décodés que par la communauté – par ceux et celles qui savent. Les allers-retours fluides entre le sérieux et l’humour, le collectif et l’individuel, nous ont permis de converser d’une manière qui semblait naturelle, qui a fait que les renseignements, les connaissances, les demandes, les préoccupations, les récits et les déclarations ont put être formulés et racontés. Les choses dont nous avons permis le partage ont été documentées et les choses que nous avons préféré garder pour nous ont été enfouies dans un rire intangible et dans des blagues que nous seuls pouvons comprendre.

Le rire a toujours été un remède, quelque chose d’utile pour guérir, mais l’idée que le jeu et le rire puissent également être utilisés comme méthodologie pour se rencontrer, ou même comme structure organisationnelle, est devenue intéressante, ce que je n’ai réalisé qu’après la tenue de la rencontre. Ultimement, je ne peux que réfléchir à ma propre expérience et à mes propres désirs dans cette relation au rire et au jeu, et je ne sais pas à quoi pourrait ressembler son application dans une perspective autre que celle d’être simplement assis ensemble à avoir du plaisir, à être insouciants et à rigoler. Comment pouvons-nous introduire l’idée du jeu dans notre infrastructure de centre d’artistes autogéré ? À quoi ressemble un système de gouvernance basé sur le jeu ? Comment utilise-t-on le jeu dans la matérialité d’un centre d’artistes autogéré, ou comment aménage-t-on un espace qui permettrait qu’une telle réaction se produise ?

Mais j’aimerais qu’un centre d’artistes autogéré atlantique permette ce genre de jeu, qu’on ressente ce que j’ai ressenti alors que j’étais assis et que je riais gras dans une pièce remplie d’autre personnes autochtones, qui se sentaient guéries, entières.

Enfant trickster d’une mère Stonecoat et d’un père Dullahan, Brandon Hoax est un artiste bi-spirituel Haudenosaunee, Onyota’a:ka (Oneida), de London, en Ontario, et de la nation Oneida of the Thames. Vivant principalement à K’jipuktuk (Halifax), Hoax coordonne une consultation collective auprès d’artistes autochtones de toute la région atlantique, afin de considérer à quoi y ressemblerait un centre d’artistes autogéré autochtone.