Ce qu’il manque

Par Joni Low
10 mars 2019

Charles Campbell, “Actor Boy: Travels in Birdsong,” 2017. Installation et performance. Photo: Oakar Myint.

Charles Campbell, “Actor Boy: Travels in Birdsong,” 2017. Installation et performance. Photo: Oakar Myint.

Neuf mois après Flotille, le monde a beaucoup changé. Nous sommes confrontés à des tensions entre les États, la montée de l’extrême droite, la dérogation aux principes définis par le système politique et les constitutions et une perte de confiance envers nos gouvernements et nos institutions qui saccagent l’environnement pour du profit. Le mouvement #MeToo a touché différents domaines et mis au jour les violences sexuelles et la misogynie systémiques qui sous-tendent nos sociétés. Nous assistons à une crise de la démocratie libérale et à la fragmentation d’une société incapable d’établir un consensus autour de faits communs ; mais à travers cela, des mouvements sociaux émergent pour défendre les droits de la personne et l’environnement. La réalité se complexifie et ne révèle que la pointe de l’iceberg. Elle nous paraît précaire, imprévisible.

Adopter des structures organisationnelles provisoires me semble opportun en cette période de bouleversements, bien que personnellement, je cherche un point d’ancrage. J’ai des sentiments mitigés quant à la pertinence de l’art dans la situation actuelle et le besoin d’adapter nos outils. J’hésite à écrire sur des plateformes en ligne, sachant que ces médiums laissent peu de place à la nuance nécessaire pour rassembler au-delà des clivages. Parfois, le réseau nous incite à nous battre pour que les choses changent et nous ouvre sur le monde, mais en même temps, il nous manipule et pille nos données. Au départ, l’Internet devait être un espace où l’information pouvait circuler librement, un lieu de partage et de connexion ; le projet initial a toutefois été sapé par d’autres ambitions. L’artiste Paul Chan souligne que la connexion ≠ communication : « Le temps approfondit les connexions, alors que la technologie entrave la communication. Même si les outils pour se faire voir et entendre se multiplient, la technologie a paradoxalement fait en sorte qu’il soit plus difficile de se comprendre. D’une certaine façon, les éléments fondamentaux de la communication — compréhension, relation et échange — se sont perdus [traduction libre]. »  

Flotille a créé des espaces de discussions et d’échanges réels, en personne. Pendant quatre jours, un espace artistique parallèle, un modèle rêvé est devenu tangible. Charlottetown étant une petite ville ouverte sur l’Atlantique qui assume entièrement son statut de périphérie et les artistes venus de partout au pays étant familiers, la teneur des discussions était ouverte et honnête. Les échanges se sont mêlés aux présentations : art dans la rue, occupation de vitrines et du pavillon Floating Warren, qui s’étendait jusqu’aux berges du parc Victoria, performances et discussions intimes autour d’un repas se sont succédé. Je garde un bon souvenir de Samqwan/Nipiy, une action de Jordan Bennett et Lori Blondeau. Un dimanche matin, au Parc du quai de la confédération, ils ont généreusement offert du homard à tous ceux qui passaient par là. Combinant le mot « eau » en mi’kmaw et en cri, l’action, dans une subtile allégresse, a donné un sens nouveau au site et rétabli certaine souveraineté sur un espace dont le nom évoque un passé colonial.

Cependant, une utopie ne se manifestant que pour aussi peu de temps peut-elle entraîner de réels changements? Comment peut-on créer et soutenir des espaces pour l’art dans un réseau aussi vaste ? Quels sont nos filets de sécurité et de quoi a-t-on besoin pour les garder ? Quels changements doit-on apporter pour faire entendre d’autres voix ? Par hasard, la tenue de Flotille coïncidait avec celle d’un rassemblement sur la côte Ouest, Couleurs primaires, un projet triennal mis en œuvre par Chris Creighton-Kelly et France Trépanier, voulant placer les pratiques artistiques autochtones au cœur du système artistique canadien, et les artistes de couleur au centre de toute discussion envisageant l’avenir du Canada. Ces deux rassemblements étaient-ils en contact ? Comment des événements comme ceux-ci peuvent-ils avoir lieu ensemble et séparément ?

En pensant aux projets de Flotille ayant laissé de fortes impressions, je reviens à la question de la relation entre les espaces intérieurs et extérieurs, surtout dans le contexte actuel, marqué par des tensions sociales et politiques. Dans quelle mesure doit-on les concilier ? Quand doivent-ils être séparés ? Les changements sociaux s’opèrent toujours de façon progressive. Une autre question mérite d’être posée : qu’est-ce qu’il manque ? Ce pourrait être certaines conversations ou représentations ; une sorte de petit confort ou un moment tant attendu, maintenant révolu. Ce qu’il manque peut indiquer ce qu’il faut viser, ce qu’il vaut la peine qu’on s’y attarde.

Les artistes ont pris des risques en prenant de front des sujets, des politiques et des émotions complexes. La performance de Divya Mehra, grief flows very easily into anger and disdain, and creates a soft and radical rage (la tristesse se transforme facilement en rage et en mépris, faisant naître une colère douce et radicale), a établi des liens entre la mort récente de son père et des incidents de racisme systémique, le travail affectif et des malentendus dans l’industrie de services et en ligne. La performance tragicomique au rythme impeccable m’a fait passer du rire aux larmes. Décontenançant les blancs, elle a exprimé sa frustration quant à son rôle de « l’autre », au restaurant indien de sa famille (mon ton de voix ou ma teinte de peau vous dérangent-ils ?), tout en rejetant les étiquettes de manière incisive. En toile de fond, des photos personnelles, des extraits de films de Bollywood, des avis de clients sur Yelp, des choses tirées de Tinder ou d’autres plateformes en ligne ont levé le voile sur « le public dans l’espace public », ou plutôt, sur la grossièreté des propos à l’intérieur et au-delà des espaces virtuels, sur la manière dont les préjugés remontent maintenant à la surface. Elle a creusé des espaces intérieurs, des sentiments inexprimables (restreignant, avec des angles tranchants et sombres) et posé de nombreuses questions. Jusqu’où peut-on aller dans l’expression d’une souffrance ? Exprimer ses sentiments, même si on nous le demande, est-il sans danger ? Que ressentons-nous vraiment, dans ces espaces intérieurs ? Refuser peut vouloir dire prendre soin de soi.

Comment peut-on rétablir des faits oubliés ? Comment peut-on trouver un équilibre entre l’histoire officielle et celle qu’on a rendue invisible, ignorée. Luis Jacob a évoqué la métaphore du terrain vacant, en examinant comment les territoires des colonies étaient perçus comme des espaces vides au potentiel infini et pouvant rapporter un énorme capital, l’empire faisant fi des populations indigènes. Évoquant le quartier The Ward, à Toronto, il a montré une photo d’archive de 1957, dépeignant le secteur comme un carré blanc. En réalité, du 19e à la moitié du 20e siècle, The Ward était un quartier ouvrier accueillant plusieurs immigrants à leur arrivée au Canada : des Italiens, des réfugiés juifs et d’Europe de l’Est et des Afro-Américains, dont beaucoup avaient fui l’esclavage. Ce fut aussi le premier quartier chinois de la ville. En 1946, quand la ville de Toronto a autorisé l’expropriation des habitants au nom du développement économique, ces communautés ont été chassées et remplacées par l’hôtel de ville actuel et le Nathan Phillips Square. Comme dans la plupart de ses œuvres, Jacob a perturbé le regard du spectateur en présentant l’espace extérieur comme une projection d’un imaginaire erroné, maintenant perçu comme désuet. Comment peut-on changer notre manière d’appréhender l’espace, l’image et l’art ?

La recherche de Jacob recoupe plusieurs éléments d’une œuvre de Charles Campbell, Actor Boy : Travels in Birdsong, un projet que j’ai choisi de présenter dans le cadre de mon travail de commissaire pour Flotille. Nous avons découvert un quartier oublié, au centre de Charlottetown : The Bog, foyer d’une communauté métissée d’ouvriers défavorisés et d’Afro-Insulaires, situé près d’un étang visité par des oiseaux chanteurs, du début du 19e siècle au 20e siècle. Même si on lui a collé l’étiquette de bidonville, la communauté faisait preuve de solidarité et de résilience. Pour preuve, on y trouvait une école gratuite, des clubs sportifs et des lignées familiales toujours présentes sur l’île. Dans les années 1900, la communauté s’est dissipée, dispersée par les réaménagements, la discrimination et les débouchés offerts dans de plus grandes villes. Ce pan méconnu de l’histoire a été mis au grand jour par un historien du coin étant parvenu à reconstituer les contours du quartier. (Charles a aussi grandi à Charlottetown, mais n’en avait jamais entendu parler.) Nous avons eu la chance de rencontrer l’historien Jim Hornby, le musicien Scott Parsons et d’autres membres de la Black Cultural Society de Charlottetown, qui ont pris soin de préserver et de partager ces histoires. Avec de nouveaux arrivants venus d’Afrique et des Caraïbes, ils ont établi des liens entre des histoires passées et présentes des communautés noires, pour montrer comment de nombreuses histoires se transforment continuellement, complexifiant ainsi notre vision de l’histoire du Canada.

Actor Boy est un être à six dimensions venu du futur. Ayant le pouvoir de voyager dans le temps, il révèle plusieurs dénouements probables dans des univers parallèles — des perturbations ouvrant l’éventail des possibles et nous exhortant à intervenir. Avec humour, Actor Boy s’inspire des parades Jonkonnu, de l’époque où les esclaves renversaient l’ordre établi en se moquant des costumes de leurs maîtres. Pour sa performance-installation, Actor Boy, bercé par des chants d’oiseaux, a remonté le temps pour retracer l’histoire de l’esclavage transatlantique, de l’émancipation et de l’immigration dans les Maritimes. La performance était aussi porteuse de mémoire que sonneuse d’alarme quant à l’éclatement culturel et le désastre écologique imminent. En remettant en cause cette mémoire, il a levé le voile sur les tensions sous-jacentes de l’histoire des noirs au Canada : violence, discrimination, déni et solidarité. Ce soliloque, cette conversation unilatérale, a permis au spectateur de concevoir l’autre côté du discours, de solliciter un imaginaire interne qui nous en dit plus sur nous-mêmes que sur les autres. Le son a servi d’anti-monument, un vecteur de transmission, qui, plutôt que de mettre un point final, a laissé les histoires en suspend pour nous engager dans un processus de changement.

The Bog et The Ward ne sont pas des cas isolés. Beaucoup de communautés racialisées du Canada partagent une histoire marquée par des déplacements et des dispersions, résultat de la création des réserves, d’internements ou de l’embourgeoisement. Le projet de Campbell défie l’amnésie collective en renouant avec l’histoire des communautés noires du Canada et en instaurant un dialogue ouvert avec les communautés de Birchtown et d’Africville (Halifax), d’Amber Valley (Alberta), de Hogan Alley (Vancouver), de l’île Saltspring et de Victoria. Son travail, comme celui d’autres artistes, auteurs et cinéastes actuels, révèle ces histoires pour que ces communautés — qui ont aussi forgé le Canada — et leur lutte contre la discrimination soient reconnues et mieux comprises.

En ce moment, peut-être avons-nous besoin d’un médium aussi insaisissable — son, performance et discussion — et d’un événement éphémère comme Flotille pour aborder ces questions. Ce qu’il nous faut, c’est un nouveau canal de transmission, un vecteur qui demande une présence réelle, pour mieux nous comprendre et ne pas nous radicaliser trop vite. C’est ainsi que nous pourrons mettre en branle des changements durables.

Joni Low est commissaire indépendante et auteure vivant à Vancouver. Ses projets de commissariat incluent What Are Our Supports? (2018); Afterlives: Germaine Koh and Aron Louis Cohen (2017); et Actor Boy: Travels in Birdsong par Charles Campbell (2017).