Quartier Flottille, Charlottetown : zoom in sur un lieu éphémère

Par Elise Anne LaPlante 
10 mars 2019

 

Photo: LP Chiasson.

Photo: LP Chiasson.

Photo: LP Chiasson.

Photo: LP Chiasson.

Au-delà de l’Ontario et du Québec se trouvent quelques provinces qui sont parfois discrètes aux yeux du vaste pays dont elles font partie, mais qui, lorsque l’on prend la peine de faire la route pour s’y rendre, révèlent des lieux très vivants, artistiquement enthousiastes et animés. C’est là, au cœur de la plus petite des quatre provinces de l’Atlantique, que s’est formé le rassemblement d’intervenants, de travailleurs et travailleuses culturelles et d’artistes provenant de partout au pays ; c’est là, qu’est né Flottille. Bien plus qu’une conférence, dépassant le cadre du dit professionnalisme, il s’agissait d’un happening riche de rencontres et d’étincelles.

 

Flottille, nom féminin. Ensemble de petits navires naviguant ensemble.

Bercées par les vagues, les Provinces maritimes fonctionnent de façon organiquement fluide. Les frontières, certes physiques mais aussi culturelles, bien souvent liquides plutôt que solides et terrestres, y sont peu importantes et peu considérées, du moins lorsqu’il est question des arts visuels. Le fossé le plus présent est peut-être celui entre les communautés linguistiques, mais encore, les liens entre elles y sont présents.

Ce sont ces liens qui ont dû être mobilisés pour la réalisation de cet événement, sachons-le bien, d’envergure. Des collègues réunis autour de leurs webcams bien plus souvent que d’une table ronde ont manifestement su créer un lieu dans la petite mais bourdonnante ville de Charlottetown. Un lieu, précisément, et non pas seulement des espaces de rencontre. Le centre-ville, transformé et habité par des centaines d’acteurs et actrices culturels, pour la plupart reconnaissables par leur tote bag Flottille, est devenu un lieu où « tout le monde se connaît ». Impossible de sortir dans les rues sans dire bonjour à toutes les quelques minutes. Eh oui, c’est ça notre réalité de l’Est, et nous avons voulu la partager et la faire vivre à tous et toutes.

 

Lieu, nom masculin. Endroit, localité, etc., considérés du point de vue de leur affectation ou de ce qui s’y passe.

Ce lieu a rendu unique l’expérience d’une conférence, d’une part par le souci des organisateurs de déconstruire la rigidité et d’encourager les échanges informels, y voyant tout autant de productivité que dans les formats traditionnels, et, d’autre part, par la mobilité et l’aisance qui ont caractérisé la mise en forme de l’événement. De l’intérieur, on a pu sentir une transformation de l’espace urbain, où les arts ont réellement pris campement non seulement par la présence des délégués, mais aussi par l’occupation d’espaces sous forme de pop-ups (initiatives nomades d’un organisme ou d’une entreprise généralement fixe) tels qu’un bar, une librairie et des espaces d’exposition. De plus, la fraîcheur du paysage maritime et le souffle léger par lequel chacun de nos déplacements a respiré ont certainement nourri les échanges.

 C’est peut-être aussi l’énergie du milieu artistique d’accueil qui a teinté l’expérience. Pour nous, acteurs et actrices de l’Est, les collaborations sont au cœur de la majorité de nos projets et de nos réalisations. Certes, la collaboration est peut-être à la base un mécanisme de survie. Informalité mais surtout convivialité sont aussi presque omniprésentes dans nos interactions et nos méthodes de travail. Cette fluidité, tant spatiale que comportementale, a été le point de départ pour le plan d’accueil et la coordination de Flottille.

 

Fluidité, nom féminin. Caractère de ce qui est mobile, difficile à saisir, à fixer.

Ce mode convivial de rassemblement existe également ailleurs au pays, bien entendu, et plusieurs participants ont su le reproduire sur place, à Charlottetown dans le cadre de la conférence, notamment le centre d’artistes Verticale de Laval, au Québec, avec une de ses initiatives récurrentes : le Club de lecture. Parmi les seuls représentants du Québec, Verticale est un centre qui mène déjà ses activités hors les murs et son événement a été en quelque sorte une extension de sa programmation régulière. Un moment de discussion faisant appel au format de séminaire, mais de façon bien plus décontractée, chaleureuse et sans obligations. 

Par ailleurs, une discussion collective portant sur les relations entre urbanité et la place des artistes et sur l’écologie de l’espace a été lancée par une intervention performative du groupe Journée sans culture. Cette discussion et cette intervention ont eu lieu dans le décor d’une œuvre d’Alexis Bulman et Norma Jean MacLean (Tarp It, Run a Cord) qui traite de la même thématique de l’occupation de l’espace par les artistes. Ainsi, cet événement a su susciter une réflexion dans un lieu qui faisait écho aux enjeux discutés.

Un autre élément récurrent lors de la conférence a été l’effet relationnel de la nourriture. Plusieurs contextes de rassemblement se sont développés autour d’un repas ou d’une forme quelconque de goûter, favorisant ainsi les liens dans une ambiance décontractée.

 

Repas, nom masculin. Ensemble de plats servis selon les usages à telle heure ou pour une circonstance particulière.

Dans cet esprit, la Galerie Sans Nom, un centre d’artistes autogéré de Moncton au Nouveau-Brunswick, présentait un projet en collaboration avec l’artiste Mathieu Léger. Dans le cadre de cette activité, des œuvres de Léger, des plateaux d’argent contenant des inscriptions gravées à caractère à la fois humoristique et contestataire, servaient de tremplin pour des conversations autour de l’identité acadienne. Les conversations se déroulaient autour d’un repas où la nourriture même faisait partie intégrante de l’événement et des discussions. Le repas servi se composait de mets traditionnels acadiens réinterprétés, ce qui a provoqué la surprise tant des initiés que des néophytes de la culture acadienne.

Pour déclencher les conversations, les participants devaient consommer la nourriture servie sur les œuvres-plateaux, puis interpréter collectivement l’inscription alors dévoilée. Il s’ensuivait un véritable kitchen party, où les délégués étaient invités à discuter de l’identité acadienne à partir d’énoncés ironiques. Ainsi, l’énoncé « Français Neutre », qui faisait référence à l’histoire de l’Acadie était servi avec des croquettes de fricot, « je suis un frais administratif », qui évoquait la lutte pour le bilinguisme, était servi avec de la râpure aux coques, et « best assimilage ever » qui suscitait une réflexion sur le chiac (dialecte locale), était servi avec une ploye aux pommes.

Se situant en dehors des conventions des espaces de conférences, Flottille s’est déployé comme un lieu accueillant, stimulant et rafraîchissant. Un rassemblement où se sont retrouvés momentanément des extraits de plusieurs régions canadiennes dans un lieu où ont vogué fluidement les échanges humains et artistiques et où les bons repas ont été partagés.

Diplômée de l’UQAM en histoire de l’art, Elise Anne LaPlante est commissaire indépendante et auteure. De retour en Acadie, elle s’intéresse particulièrement à la représentation des artistes femmes dans l’histoire de l’art acadien. Elle s’intéresse également aux archives, à l’écriture sur l’art et aux pratiques alternatives qui exploitent les zones floues entre les disciplines et qui reprogramment l’histoire de l’art à des fins artistiques.